Mercredi 13 avril 2011 3 13 /04 /Avr /2011 15:39

 

Après un toilettage des plus sommaires, Gasparin se dirige vers « le château » car c’est son jour d’entretien de la propriété ; il s’y consacre durant une à deux heures avant ses horaires de cantonnier.

Comme à son habitude, la doctoresse est déjà opérationnelle et, par tradition, vêtue avec recherche. Elle porte ce matin un tailleur grège à la jupe mi-longue ; son chemisier gorge-de-pigeon détourne habilement le regard d’un visage plutôt ingrat au nez trop long. Aucun nouvel habitant ne pourrait se douter que cette élégante s’apprête à entamer ses visites à domicile dans la campagne profonde.

Ce raffinement dans la parure a le don, à chaque fois, d’impressionner Gasparin. Il ne doit pas être le seul !

« C’est ce qui s’appelle avoir du linge ! » commente d’ordinaire un Rubeux rigolard.

Pour l’heure, la limousine est déjà sortie du garage. La doctoresse pique droit sur le cantonnier quand ce dernier découvre la portière enfoncée. Avant même qu’elle ait le temps d’ouvrir la bouche, Gasparin s’exclame :

- Oh ben, docteur, vous avez eu un accident.

C’est une affirmation teintée de compassion sincère.

- Oui, hier soir, j’ai voulu éviter un sanglier…

- Un sanglier ? s’étonne le cantonnier, on n’en voit plus guère de sangliers…

- Enfin, il m’a semblé, ou alors un gros chien peut-être.

- Un chien du village ?

- Je ne sais pas ; vous savez, dans ces cas-là, on ne détaille pas, entre la tôle et une vie…

- La vie d’un homme ?

Gasparin a pensé tout haut.

- Ecoutez, la nuit commençait à tomber… je n’en sais rien, mais non ! c’était un animal, de la taille d’un animal. Mais je ne l’ai pas touché, j’ai heurté un arbre, c’est tout.

« Un beau gnon ! » pense le cantonnier en jaugeant la portière enfoncée.

- Je voulais vous dire, reprend la femme chic, vous ne pouvez pas travailler ce matin. Zéphyr est à cran, je ne sais pas pourquoi. Je dois partir faire mes visites, je vais le lâcher dans la propriété.

- Mais je peux le faire.

- Ah non ! je ne veux pas d’histoires : il risque de vous mordre, le bougre.

- Pfff… Zéphyr…

- Oui, Zéphyr, parfaitement ! Si vous l’aviez vu hier soir…

- Ca, je l’ai entendu !

- Eh bien, précisément. Je ne sais pas ce qu’il flaire, il n’est pas dans son état normal. Revenez plutôt dans deux jours.

Sur le chemin du retour, Gasparin se tourmente « Vrai ! elle m’a quasiment renvoyé. C’est plutôt bizarre… Subitement, Zéphyr devient dangereux… pour moi ! On dirait qu’elle cache quelque chose. Elle aurait un amant ? Qui provoquerait la jalousie du chien ? C’est dans les romans qu’on voit ça ! C’est pas son genre d’avoir « un coquin » comme disait ma grand-mère. Non, Zéphyr renifle quelque chose de plus sournois. Un vagabond qui rôde ? Pourquoi un, d’abord ? Plusieurs si ça se trouve !  Avec tous ces étrangers qui arrivent par la mer…»

C’est alors qu’il aperçoit dans la rue madame Collineau qui vient vers lui. Sa mine semble avoir profité pleinement du repos nocturne quand soudain ses traits deviennent plus torturés qu’un pavillon d’oreille ! C’est que la voiture de la doctoresse vient de la croiser.

- Fichtre ! Qu’est-ce qu’elle a ramassé dans sa portière arrière ? Remarquez, le tamponneur venait de sa gauche : elle avait la priorité, c’est déjà ça !

Gasparin acquiesce mollement du chef. « Si la madame Toubib voulait s’épargner la rumeur publique, c’est juste un peu foutu avec la shampooineuse. »

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Mardi 8 mars 2011 2 08 /03 /Mars /2011 17:02

 

VI

 

Elle a plaisir à conduire ainsi à la nuit tombante. Pourtant, ses visites à domicile, elle les fait la plus souvent dans la journée mais parfois la nécessité commande. Pour l’heure, elle vient de rassurer un vieux patient, malade du cœur, qui s’angoissait à tort. C’est aussi ça la médecine de campagne.

Le docteur Christine Londner lève le pied car la lumière incertaine décline encore à l’approche du boqueteau de chênes. Elle aborde le virage par lequel la route pénètre dans le bosquet quand une silhouette, surgie de nulle part, se dresse sur la voie étroite ! Dans un mouvement réflexe, elle donne un coup de volant à gauche tandis que l’homme saute à l’opposé dans le fossé. La voiture quitte la route et, patatras ! vient cogner le premier arbre au niveau de la portière arrière. La doctoresse coupe le moteur et se précipite de l’autre côté de la route où elle distingue un homme qui se relève et, tant bien que mal, en claudiquant, vient vers elle précédé d’une odeur considérable. ! Frisé dru, le flanc maigre, le loqueteux grimace horriblement.

- Arrêtez ! Asseyez-vous, je vais vous examiner : je suis médecin.

L’homme hésite… puis se laisse tomber sur le bord de la route. Le docteur Londner voudrait bien pouvoir se pincer le nez alors qu’elle lui enlève sa basket éculée. La cheville enfle à vue d’œil.

- Belle entorse ! conclut la femme en hochant la tête. Ne bougez pas d’ici, je vais chercher ma trousse.

L’homme pousse de petits gémissements retenus au fur et à mesure que la doctoresse lui bande la cheville.

- Je ne vous ai pas vu, je ne vous ai vu qu’au dernier moment dans le virage, je suis navrée, navrée…

- C’est rien, marmonne l’homme d’un ton qui dément l’affirmation.

- Vous ne pourrez plus marcher avant deux jours ; repos complet, impératif, c’est la faculté qui l’ordonne.

- La faculté… ? s’étonne l’homme.

- Oui : moi, docteur Londner, je vous interdis de marcher durant 48 heures.

- Ch’suis dans la mistoufle, M’dame, mais c’est rien…

- Ta, ta, ta… ! Je vous emmène dans mon dispensaire vous reposer deux jours. Deux jours ! souligne-t-elle l’index levé.

Elle ramasse le foulard noué en balluchon qui doit constituer toute la fortune du bonhomme :

- Appuyez-vous sur mon épaule, allez, n’ayez crainte !

Ils regagnent ainsi la voiture où la praticienne prend soin de le faire monter à l’arrière. Puis elle aspire un grand bol d’air avant de se glisser derrière le volant. « Ca sent la marée ! » Très discrètement, elle abaisse la vitre à sa gauche en même temps qu’elle actionne le démarreur.

A défaut d’être inodore, l’homme est silencieux. L’héberger, on ne peut pas dire que ça la fasse rire aux larmes mais elle se sent un peu responsable. Qu’est-ce que c’est que ce grelubier ? Peut-être un type qui a traîné ses manches de veste dans tous les tripots… Elle se décide à essayer de détendre l’atmosphère :

- Vous connaissez l’histoire du photographe ?

L’ostrogoth reste coi.

- Le photographe dit à son client : « Bon, je vais vous faire vos photos mais elles seront en noir et blanc : je suis daltonien. » Le client déçu réplique : « Mais, c’est que… pas moi ! » Alors, le photographe, tentateur : « Ah, vous devriez essayer… »

Le vagabond ne doit pas savoir rire.

Enfin, ils arrivent à VILMIEUX et bientôt devant la grille du « château » qu’évoquent entre eux les habitants ; en fait une maison bourgeoise flanquée tout de même d’une petite tourelle d’angle en encorbellement. « Mon échauguette » aime à se dire la doctoresse.

- Attendez-moi, je vais attacher le chien.

De l’autre côté de la grille de fer ouvragée, se dresse un grand chien danois aux formes élancées. Il alterne grognements et jappements ; voix et caresses de sa maîtresse le font hésiter mais elle doit le tirer fermement par le collier pour l’éloigner de la grille qui le sépare de l’intrus.

- Viens mon Zéphyr, viens : nous avons un visiteur. Patiente, je vais t’apporter ta pâtée.

Elle l’a conduit derrière la maison où elle l’attache auprès d’une niche spacieuse. Mais dès qu’elle s’éloigne pour rejoindre la grille, les aboiements commencent.

Maintenant, la voiture a franchi l’entrée et se dirige vers la serre chauffée – le… « dispensaire » annoncé – qui s’élève à une trentaine de mètres de la maison.

- Aujourd’hui, j’ai eu une journée carabinée. Vous allez vous installer bien au chaud, bien dormir, et dès demain matin je revois cette cheville.

Elle fouille dans sa boîte à gants pour en extirper une petite bouteille d’eau.

- Avalez-moi cette gélule, c’est un puissant calmant.

La doctoresse a refermé la porte de la serre sur l’homme qui se déplace à cloche-pied et, au son des aboiements furieux, regagne la maison à tourelle.

 

A vol d’oiseau, le « château du docteur » est à moins de cent mètres de l’impasse Pissevache. Autant dire que, durant de grandes plages de la nuit, Gasparin a profité pleinement des aboiements de Zéphyr ! Il s’est tourné et retourné sur sa couche qui d’ordinaire le dorlote sans discontinuer la nuit entière. « Qu’est-ce qu’il peut bien arriver à ce chien ? ». Même pendant les accalmies, avant qu’il ne s’assoupisse de nouveau, l’inquiétude le taraude. « Qu’est-ce qu’il flaire d’anormal, Zéphyr ? »

La sonnerie du réveil lui fait croire un instant que les cloches de l’église ont succombé aux mœurs électriques. Il se lève enfin, la tête embrumée, et se dirige vers la cafetière. Derrière lui, le lit du dormeur contrarié s’est mué en zone de guerre. Bientôt, la tartine beurrée lui semble d’un goût étrange…

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Mercredi 23 février 2011 3 23 /02 /Fév /2011 14:57

 

Parvenus à hauteur de la maison de l’Anglais, ni l’un, ni l’autre ne peuvent s’empêcher de détailler la bâtisse.

- C’est le rocher de Gibraltar, plaisante le facteur, une enclave british dans Vilmieux.

- Le bunker de l’envahisseur…

- Il est là depuis combien…  ? Deux ans ?

- Ca fait deux ans de forteresse !

Rubeux ajoute d’un ton rigolard :

- Il a l’air de bien supporter.

- Pourtant, fait Gasparin qui ne veut pas être en reste, en cas d’agression, ça manque cruellement de mâchicoulis…

- Henri, t’es toujours sur la défensive !

Ils parcourent une dizaine de mètres en silence, silence bientôt rompu par le facteur :

- L’English, je me suis laissé dire que c’était un ponte dans la poulaille…

Aussitôt, Gasparin se représente l’abri de ponte du poulailler et Julien, l’arme à la main, guettant l’intrus le faciès gâté par la rage.

- Attention, corrige Rubeux, faut se méfier des rumeurs.

Mais l’imagination du cantonnier est relancée.

- Ca fait gamberger son histoire au Julien…

- Il n’a rien vu ! Si ça se trouve, c’était un chien errant.

- Ou de ces petites crapules qui arrachent les sacs des vieilles dames !

A cette évocation, Gasparin a une sorte de frisson.

- Cesse d’épiloguer, Henri, t’as pas de sac à main.

Le cantonnier hausse les épaules :

- Faut pas penser qu’à soi !

Se grattant un sourcil, il ajoute :

- On n’est quand même pas tranquille.

Tout en conversant, ils ont viré à droite sur la place, sont passés devant la mairie, ont pris la petite rue des Remparts qui laisse l’église fortifiée sur la gauche et sont entrés dans la rue Pissevache. Une fois franchie la porte fermée à clef, ils se retrouvent dans une cour entourée sur trois côtés de hauts murs, le quatrième étant constitué d’une maison d’un étage. C’est au rez-de-chaussée que demeure Gasparin.

Verrouillée à double tour, la porte d’entrée enfin ouverte, ils vont pénétrer dans une vaste cuisine quand le cantonnier s’immobilise :

- Et si c’était des mahos ?

- Des quoi ? des maos… ??

- Des mahométans, précise Gasparin sur un ton d’évidence.

- Ah… d’abord, aujourd’hui, on dit des musulmans.

- C’est pareil, c’est tout islamistes.

- Et, d’après toi, ça rime avec terroristes ?

- Ben, souvent oui !

- La télé t’a intoxiqué : voyons, 95 % des islamistes ne sont pas des terroristes.

- Et les 5 % ?

- Les 5 %, ils s’en tapent de Vilmieux !

- T’as peut-être raison. Entre, assieds-toi, je vais sortir mon vieux Byrrh presque plus âgé que toi.

Enfin dans la place, le facteur écarquille les yeux tout en hochant la tête :

- Ma parole , c’est pas une cuisine, c’est une salle de bal !

- Non, rétorque Gasparin l’air rieur, ici on ne danse pas devant le buffet.

Lequel buffet est une magnifique antiquité qui a due traverser trois générations. Ce n’est tout de même pas le cas du Byrrh mais les yeux qui pétillent disent combien il est apprécié.

- T’es drôlement bien logé. Tu as des voisins au-dessus ?

- Non, il n’y a personne.

- Ah, tu es tout seul ? C’est toi le roi du pétrole !

Quand enfin le facteur s’en va, sa roue malade sous le bras, le cantonnier lui trouve une démarche curieuse, une sorte de boiterie comme s’il souffrait d’un doigt de pied sans connaissance. Pourtant l’alcool, ça stationne d’abord dans l’estomac…

Les deux portes verrouillées, celle de la cour et celle de la cuisine, Gasparin se met en devoir de ranger verres et bouteille quand il aperçoit le collet ! Tombé sur le carrelage. « Faudrait pas que Rubeux, il en parle au bistrot ! C’est pas le genre mais, des fois, une parole en l’air… »

Et lui revient à l’esprit la réflexion du facteur : « Ah, tu es tout seul ? » qui se mue en écho…

Aussi, il barricade fiévreusement ses fenêtres de cuisine et de chambre avec leurs barres de fer.

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Mardi 15 février 2011 2 15 /02 /Fév /2011 16:08

 

 

V

 

Quand on s’en revient vers VILMIEUX, une fois dépassée la scierie, la route dessine un virage pas très éloigné de l’angle droit juste avant le petit bois de pins. C’est là, en sortant de la courbe que Gasparin aperçoit la voiture jaune de la poste. « Le facteur fait sa visite aux écureuils, on dirait » remarque le cantonnier.

Mais plus il s’approche, plus il trouve à la voiture jaune un air penché… Immobile, Rubeux, les bras ballants, fixe sa roue arrière. Ce qui, à cette distance, évoque l’image de la mère poule trouvant un lapereau tout juste sorti d’un de ses œufs.

« Il aura fracassé le matériel, notre facteur ! »

Quelques pas encore et Gasparin découvre le mystère de la voiture jaune : elle a un pneu indubitablement raplapla.

- Ben facteur, faut pas rester là tout époustouflé !

- Y’a deux jours, je l’ai fait réparer y’a deux jours !

- C’est bien pour ça que ma carriole a des pneus pleins.

- Oh, c’est très rigolo !

Rubeux a une moue dégoûté qui ne lui est pas habituelle.. Il reprend :

- L’administration (enfin, ce qu’il en reste) fait des économies avec de vieux pneus réchappés !

- Pas possible ! ça existe encore ?

- C’est que, lui rétorque Rubeux d’un ton amer, on vit vraiment une époque formidable ! Mais on peut encore l’améliorer…

- Du moment que c’est pas un coup de fusil du Julien…

- T’es désopilant aujourd’hui, Henri !

- C’est pas comme toi ! Allez, j’vais te donner un coup de main…

Et il s’empare de la roue de secours tandis que le facteur saisit le cric.

- T’es vraiment un brave à trois poils ! concède Rubeux, l’instant d’énervement passé.

- Oh ! oh ! bien plus que ça.

Si au moins la roue de secours était gonflée ! Mais force est de constater qu’elle concurrence le pneu accidenté.

Après un instant de stupeur, Rubeux rugit d’un rire vengeur :

- C’est ma journée !

- Non : c’est ma tournée, mets ta roue dans ma carriole on va la faire retaper.

Dans cette lumière de fin de journée, les voici arpentant la route en tirant la charrette.

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Mardi 1 février 2011 2 01 /02 /Fév /2011 15:07

   Suite de la parution "en feuilletons" du premier jet d'un roman satirique :

 

  

III

 

La salle de délibération est disproportionnée par rapport à la taille modeste de la mairie. Serait-ce le signe d’une légère tendance à la mégalomanie de monsieur le Maire ?

Quoi qu’il en soit, voilà le conseil municipal réuni autour de l’imposante table de chêne massif. Il y a là, la pharmacienne – brûlée comme une biscotte – Collineau – la chevelure en panache – et trois autres pékins. Tous attendent patiemment l’arrivée de monsieur le Maire.

Enfin, le voilà qui entre, chargé d’un volumineux dossier. Monsieur Untel de la Cuisse de Jupiter ou quelque chose comme ça. Il sert les mains, s’installe, ouvre sa grosse chemise cartonnée :

- La séance est ouverte.

S’il commence à prendre son ton supérieur, la bouche en cul de poule n’est pas loin. « Ca va encore être la Sainte Barbe » se dit Collineau.

- Pendant mes courtes vacances, entame le Maire, je n’ai cessé de penser à Vilmieux, notre chère petite commune. De quelle façon lui faire de la publicité ? M’est venue à l’esprit cette émission télévisée « Maxiville ». Pourquoi ne pas chercher à y participer ? Il nous faudrait lancer un appel à candidats. Ce serait bien le diable si un vilmocien ou une vilmocienne n’avait pas à cœur de défendre nos couleurs ! Dans un premier temps, parlez-en autour de vous…

Les conseillés se regardent d’un œil vide.

- Deuxième point : vous en conviendrez avec moi, aujourd’hui, pas un seul pied nickelé qui n’ait son téléphone portable. Cela engendre forcément des conséquences. Personne ne peut prétendre que manipuler son mobile tout en déambulant dans la rue permet de préserver les déjections canines ; en témoigne amèrement l’état général des chaussures. Or, ne dit-on pas que l’homme se juge à ses chaussures… ? Je vous concède que le problème est moins aigu dans nos petites bourgades. Mais, de toute façon, cela n’est pas de la responsabilité de la commune !

Autour de la table, se remarquent plusieurs têtes effarées.

N’en faisant aucun cas, monsieur le Maire poursuit :

- Sur l’épaule un tatouage, à l’oreille un mobile, dans la bouche des fadaises… air du temps n’est-ce pas ? Mais c’est le mobile qui pose problème. Avec tous ce gens qui marchent l’œil rivé sur leur portable, les réverbères peuvent se faire du souci… Et votre maire du même coup ! Car vous ne pouvez pas avoir oublié l’épisode du poteau de basket qui s’était évanoui sur la tête d’un gamin : moralité, le maire envoyé au tribunal !

Collineau se racle la gorge :

- Que deviendra l’éclairage public ?

- Nous allons faire sceller les supports des lampes dans les façades des maisons.

Tout en hochant vaguement du chef, le coiffeur ne peut s’empêcher de penser :

- Ouais… et les chiens, contre quoi ils vont pissoter demain ? contre ma vitrine… ?

Pour sa part, la pharmacienne songe que les vacances du Maire n’engendrent pas que d’heureux résultats. Là encore, une affaire de devanture, probablement.

A ses côtés, les trois autres conseillers municipaux gardent leur air légèrement égaré…

 

 

IV

 

Depuis plusieurs heures, la nuit affirme sa présence, une nuit sans lune qu’on pourrait croire obscurcie par l’encre d’une pieuvre.

A l’extrémité du bourg, c’est à peine si l’œil humain peut distinguer la silhouette de la demeure du menuisier. C’est peine perdue que d’essayer de discerner la banale girouette faite d’un arrogant coq de métal.

De jour, il peut sembler s’être échappé du poulailler qui borde la cour à l’opposé de la maison. A cette heure, le logis des poules n’émet pas le moindre bruit. Pourtant, à intervalles irréguliers, se fait entendre une sorte de grattement. Puis plus rien. Puis le gloussement d’une poule dérangée dans son sommeil. A nouveau le silence. Et à nouveau un raclement.

Se profilant sur une partie plus claire du mur extérieur de poulailler, deux oreilles droites et pointues émergent confusément de la nuit. Pour disparaître aussitôt. Le grattement reprend de plus belle, souligné par un glapissement de rage. Cette fois les poules s’affolent ! Une fenêtre du premier s’allume silhouettant les volets clos. Aussitôt, la queue en panache d’évanouit derrière le mur du fond.

 

Il fait grand jour, il est midi, quand Julien pousse la porte « Aux yeux brouillés ». Les habitués sont déjà accoudés au zinc, assez surexcités. D’office, Collineau lui verse un « petit jaune ».

- Ah, voilà Julien ! Qu’est-ce qu’il s’est passé par chez toi cette nuit ? On a tiré au canon.

C’est Rubeux qui l’apostrophe ainsi. Le patron comme Gasparin semblent attendre sa réponse avec la plus grande impatience.

- Installez-vous , faut que je vous raconte ! et il jette sa casquette amerloque sur la table la plus proche, découvrant une chevelure en voie de disparition avancée.

Une fois tous assis autour de la table, Julien prend une large respiration. Collineau ne peut s’empêcher de penser : « Les p’tits gars, vous êtes pas partis… »

- Donc, cette nuit, je me réveille en sursaut…

- Un cauchemar ? demande le facteur.

Le menuisier lui jette un regard à couper un clou !

- Laisse-le dire ! intervient le taulier.

- Je me réveille à cause des poules en folie. J’allume, tout de suite j’ouvre les volets : rien, j’vois rien ! Et les poules qui caquètent comme des malades… Je dévale les escaliers pendant que la bourgeoise à moitié endormie encore me crie « Fais attention, Julien ! ». Dans l’entrée je décroche mon fusil de chasse… « Merde ! pas de chevrotines ». Je le charge à la hâte de deux cartouches ordinaires, j’en mets deux autres dans ma poche de pyjama : eh, oui ! j’suis en pyjama, à la guerre comme à la guerre… J’éteins la lumière avant d’ouvrir la porte donnant sur la cour : j’ai pas perdu depuis l’armée !

La gloriole affichée sur son visage fait soudain place à l’alarme la plus vive :

- Putain, la nuit… la lumière de la chambre éclaire vaguement les abords du poulailler…

- T’étais plus tendu qu’une corde à linge, forcé ! intervient Gasparin, compatissant.

- Ben tiens. Tout à coup, je distingue un reflet ou je ne sais quoi… ah, dis-donc, je m’accroupis pour ne pas faire cible. Plus rien. Alors, cassé en deux, je cours me planquer à l’abri du mur de l’atelier. Voilà-t-y pas que je shoote dans une gamelle qui traînait là : le bruit que ça a fait dans la nuit ! Les gars, j’avais le cœur en palpitation… D’où je suis, je peux essayer de scruter le poulailler : rien ! à part l’affolement des poules qui redouble. Je tire en l’air et me colle à l’abri du mur, comme les mecs en Afghanistan ! Pas de réaction sinon les poules devenues hystériques. Je risque un œil : tudieu, j’ai vu bouger au-dessus du mur du fond. Je fais ni une ni deux : j’épaule et boum ! Je m’attendais à un râle… Rien de rien !

- Et alors ? fait Collineau.

- La saligaud a foutu le camp… c’était couru dans ce noircif !

- Tu crois que c’est un romanichel ? s’inquiète Gasparin.

- Hou là, s’écrie le facteur, c’est moyenâgeux ton histoire ! Depuis quand on a vu un manouche dans la région ? Ils ont des aires réservées maintenant.

- Un chemineau peut-être… ? risque encore Gasparin.

Collineau le regarde d’un air perplexe :

- Tu en vois par ici, toi, des « chemineaux », comme tu dis ?

Gasparin hausse les épaules. Fixant le menuisier :

- T’as trouvé des traces de sang ?

- Non, rien.

Devant la déception occasionnée, Julien se pique :

- Dites tout de suite que j’ai rêvé !

- Mais non, se récrie Rubeux. C’est peut-être tout simplement un renard…

- Oh ! un renard, lui ! réagit Gasparin, y’en a encore moins que des chemineaux !

Après un court silence, Le menuisier pose ses deux mains à plat sur la table :

- Moi, je vais vous dire : si ça se trouve, c’est la banlieue qui déferle chez nous !

- Parle pas de malheur ! s’affole le taulier.

- Donne un coup d’arrosoir, patron, coupe Julien, faut que j’y aille : ma bourgeoise est toute retournée.

Les visages ont des traits altérés, excepté peut-être celui de Rubeux qui garde encore un teint frais .

Le menuisier parti dans son vieux break, ils restent un moment sans voix.

- Cré pétard ! s’exclame Gasparin, résumant à sa manière la situation.

- Mon vieux, fait Collineau admiratif, il a du poil au ventre !

- C’est frappe-man en personne, articule le facteur.

Les deux autres lui jettent un œil maussade.

- En tout cas, patron, conclut Gasparin, c’est encore plus fort que ton histoire de réverbères…

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