Suite de la parution "en feuilletons" du premier jet d'un roman satirique :
III
La salle de délibération est disproportionnée par rapport à la taille modeste de la mairie. Serait-ce le signe d’une légère
tendance à la mégalomanie de monsieur le Maire ?
Quoi qu’il en soit, voilà le conseil municipal réuni autour de l’imposante table de chêne massif. Il y a là, la pharmacienne –
brûlée comme une biscotte – Collineau – la chevelure en panache – et trois autres pékins. Tous attendent patiemment l’arrivée de monsieur le Maire.
Enfin, le voilà qui entre, chargé d’un volumineux dossier. Monsieur Untel de la Cuisse de Jupiter ou quelque chose comme ça. Il
sert les mains, s’installe, ouvre sa grosse chemise cartonnée :
- La séance est ouverte.
S’il commence à prendre son ton supérieur, la bouche en cul de poule n’est pas loin. « Ca va encore être la Sainte
Barbe » se dit Collineau.
- Pendant mes courtes vacances, entame le Maire, je n’ai cessé de penser à Vilmieux, notre chère petite commune. De quelle façon
lui faire de la publicité ? M’est venue à l’esprit cette émission télévisée « Maxiville ». Pourquoi ne pas chercher à y participer ? Il nous faudrait lancer un appel à
candidats. Ce serait bien le diable si un vilmocien ou une vilmocienne n’avait pas à cœur de défendre nos couleurs ! Dans un premier temps, parlez-en autour de vous…
Les conseillés se regardent d’un œil vide.
- Deuxième point : vous en conviendrez avec moi, aujourd’hui, pas un seul pied nickelé qui n’ait son téléphone portable.
Cela engendre forcément des conséquences. Personne ne peut prétendre que manipuler son mobile tout en déambulant dans la rue permet de préserver les déjections canines ; en témoigne
amèrement l’état général des chaussures. Or, ne dit-on pas que l’homme se juge à ses chaussures… ? Je vous concède que le problème est moins aigu dans nos petites bourgades. Mais, de toute
façon, cela n’est pas de la responsabilité de la commune !
Autour de la table, se remarquent plusieurs têtes effarées.
N’en faisant aucun cas, monsieur le Maire poursuit :
- Sur l’épaule un tatouage, à l’oreille un mobile, dans la bouche des fadaises… air du temps n’est-ce pas ? Mais c’est le
mobile qui pose problème. Avec tous ce gens qui marchent l’œil rivé sur leur portable, les réverbères peuvent se faire du souci… Et votre maire du même coup ! Car vous ne pouvez pas avoir
oublié l’épisode du poteau de basket qui s’était évanoui sur la tête d’un gamin : moralité, le maire envoyé au tribunal !
Collineau se racle la gorge :
- Que deviendra l’éclairage public ?
- Nous allons faire sceller les supports des lampes dans les façades des maisons.
Tout en hochant vaguement du chef, le coiffeur ne peut s’empêcher de penser :
- Ouais… et les chiens, contre quoi ils vont pissoter demain ? contre ma vitrine… ?
Pour sa part, la pharmacienne songe que les vacances du Maire n’engendrent pas que d’heureux résultats. Là encore, une affaire
de devanture, probablement.
A ses côtés, les trois autres conseillers municipaux gardent leur air légèrement égaré…
IV
Depuis plusieurs heures, la nuit affirme sa présence, une nuit sans lune qu’on pourrait croire obscurcie par l’encre d’une
pieuvre.
A l’extrémité du bourg, c’est à peine si l’œil humain peut distinguer la silhouette de la demeure du menuisier. C’est peine
perdue que d’essayer de discerner la banale girouette faite d’un arrogant coq de métal.
De jour, il peut sembler s’être échappé du poulailler qui borde la cour à l’opposé de la maison. A cette heure, le logis des
poules n’émet pas le moindre bruit. Pourtant, à intervalles irréguliers, se fait entendre une sorte de grattement. Puis plus rien. Puis le gloussement d’une poule dérangée dans son sommeil. A
nouveau le silence. Et à nouveau un raclement.
Se profilant sur une partie plus claire du mur extérieur de poulailler, deux oreilles droites et pointues émergent confusément
de la nuit. Pour disparaître aussitôt. Le grattement reprend de plus belle, souligné par un glapissement de rage. Cette fois les poules s’affolent ! Une fenêtre du premier s’allume
silhouettant les volets clos. Aussitôt, la queue en panache d’évanouit derrière le mur du fond.
Il fait grand jour, il est midi, quand Julien pousse la porte « Aux yeux brouillés ». Les habitués sont déjà accoudés
au zinc, assez surexcités. D’office, Collineau lui verse un « petit jaune ».
- Ah, voilà Julien ! Qu’est-ce qu’il s’est passé par chez toi cette nuit ? On a tiré au canon.
C’est Rubeux qui l’apostrophe ainsi. Le patron comme Gasparin semblent attendre sa réponse avec la plus grande
impatience.
- Installez-vous , faut que je vous raconte ! et il jette sa casquette amerloque sur la table la plus proche, découvrant
une chevelure en voie de disparition avancée.
Une fois tous assis autour de la table, Julien prend une large respiration. Collineau ne peut s’empêcher de penser :
« Les p’tits gars, vous êtes pas partis… »
- Donc, cette nuit, je me réveille en sursaut…
- Un cauchemar ? demande le facteur.
Le menuisier lui jette un regard à couper un clou !
- Laisse-le dire ! intervient le taulier.
- Je me réveille à cause des poules en folie. J’allume, tout de suite j’ouvre les volets : rien, j’vois rien ! Et les
poules qui caquètent comme des malades… Je dévale les escaliers pendant que la bourgeoise à moitié endormie encore me crie « Fais attention, Julien ! ». Dans l’entrée je décroche
mon fusil de chasse… « Merde ! pas de chevrotines ». Je le charge à la hâte de deux cartouches ordinaires, j’en mets deux autres dans ma poche de pyjama : eh, oui !
j’suis en pyjama, à la guerre comme à la guerre… J’éteins la lumière avant d’ouvrir la porte donnant sur la cour : j’ai pas perdu depuis l’armée !
La gloriole affichée sur son visage fait soudain place à l’alarme la plus vive :
- Putain, la nuit… la lumière de la chambre éclaire vaguement les abords du poulailler…
- T’étais plus tendu qu’une corde à linge, forcé ! intervient Gasparin, compatissant.
- Ben tiens. Tout à coup, je distingue un reflet ou je ne sais quoi… ah, dis-donc, je m’accroupis pour ne pas faire cible. Plus
rien. Alors, cassé en deux, je cours me planquer à l’abri du mur de l’atelier. Voilà-t-y pas que je shoote dans une gamelle qui traînait là : le bruit que ça a fait dans la nuit ! Les
gars, j’avais le cœur en palpitation… D’où je suis, je peux essayer de scruter le poulailler : rien ! à part l’affolement des poules qui redouble. Je tire en l’air et me colle à l’abri
du mur, comme les mecs en Afghanistan ! Pas de réaction sinon les poules devenues hystériques. Je risque un œil : tudieu, j’ai vu bouger au-dessus du mur du fond. Je fais ni une ni
deux : j’épaule et boum ! Je m’attendais à un râle… Rien de rien !
- Et alors ? fait Collineau.
- La saligaud a foutu le camp… c’était couru dans ce noircif !
- Tu crois que c’est un romanichel ? s’inquiète Gasparin.
- Hou là, s’écrie le facteur, c’est moyenâgeux ton histoire ! Depuis quand on a vu un manouche dans la région ? Ils
ont des aires réservées maintenant.
- Un chemineau peut-être… ? risque encore Gasparin.
Collineau le regarde d’un air perplexe :
- Tu en vois par ici, toi, des « chemineaux », comme tu dis ?
Gasparin hausse les épaules. Fixant le menuisier :
- T’as trouvé des traces de sang ?
- Non, rien.
Devant la déception occasionnée, Julien se pique :
- Dites tout de suite que j’ai rêvé !
- Mais non, se récrie Rubeux. C’est peut-être tout simplement un renard…
- Oh ! un renard, lui ! réagit Gasparin, y’en a encore moins que des chemineaux !
Après un court silence, Le menuisier pose ses deux mains à plat sur la table :
- Moi, je vais vous dire : si ça se trouve, c’est la banlieue qui déferle chez nous !
- Parle pas de malheur ! s’affole le taulier.
- Donne un coup d’arrosoir, patron, coupe Julien, faut que j’y aille : ma bourgeoise est toute retournée.
Les visages ont des traits altérés, excepté peut-être celui de Rubeux qui garde encore un teint frais .
Le menuisier parti dans son vieux break, ils restent un moment sans voix.
- Cré pétard ! s’exclame Gasparin, résumant à sa manière la situation.
- Mon vieux, fait Collineau admiratif, il a du poil au ventre !
- C’est frappe-man en personne, articule le facteur.
Les deux autres lui jettent un œil maussade.
- En tout cas, patron, conclut Gasparin, c’est encore plus fort que ton histoire de réverbères…